Eifelheim

Eifelheim

Posted in Littérature

Eifelheim

Par Michael J. Flynn

Ce n’étaient des paysans sans terre, vit-il.

Ce n’étaient même pas des hommes.

Grêles, dégingandés, désarticulés. Un corps festonné de lambeaux de tissu. Une peau grise mouchetée de taches vert pâle. Un torse glabre et tout en longueur, surmonté d’un visage inexpressif, vierge de nez comme d’oreilles, mais pourvu d’immenses yeux globuleux et dorés, avec autant de facettes qu’un diamant, qui voyaient tout sans regarder nulle part. Sur le front se dressaient des antennes frémissant comme épi au vent.

Seule leur bouche était expressive, qu’elle soit en mouvement, ouverte et au repos, ou bien close et crispée. Leurs lèvres molles et moites étaient fourchues aux commissures, si bien qu’elles dessinaient à la fois un sourire et un rictus. Dans leurs replis se nichaient des excroissances cornues, et il en sortait un bruit saccadé ressemblant aux lointaines stridulations des sauterelles.

L’une de ces créatures était soutenue par deux de ses semblables. Elle ouvrit la bouche comme pour parler; ce ne furent pas des mots qui en sortirent, mais un pus jaune qui goutta de son menton. Dietrich avait envie de hurler, mais sa gorge était nouée par l’effroi. Il repensa aux cauchemars de son enfance, où les grandes gargouilles de la cathédrale de Cologne prenaient vie à la nuit tombée pour venir l’arracher au lit de sa mère. Il se retourna pour fuir, mais découvrit que deux créatures venaient d’apparaître derrière lui. Il sentit l’odeur âcre de l’urine et son cœur se mit à cogner comme les marteaux à bascule de Schmidmühlen. Étaient-ce ces monstres qui répandaient la peste?

Sainte Marie, mère de Dieu, répétait Max dans un murmure.

On n’entendait que le son se sa voix. Les oiseaux s’étaient tus, à peine si le vent susurrait. La forêt les invitait à se réfugier au sein de ses fougères et de ses recoins. S’il prenait la fuite, il ne manquerait pas de s’y perdre – mais un tel sort n’était-il pas préférable à la perte de son âme pour toute l’éternité?

Toutefois, lui seul était en mesure de protéger ses deux compagnons, car lui seul avait été ordonné prêtre et avait le pouvoir de chasser les démons. Du coin de l’oeil, il vit les doigts de Max paralysés sur la poignée de sa dague.

La main droite de Dietrich s’éleva lentement vers son torse et se referma sur son crucifix, le brandissant ainsi qu’un bouclier. En guise de réaction, l’un des démons fit mine de porter une main à la bourse passée à sa ceinture, mais son compagnon l’empêcha d’achever son geste. La main en question comptait six doigts, constata Dietrich, un nombre qui n’était guère rassurant. Il tenta d’entamer le rituel d’exorcisme – Moi, prête de Jésus-Christ, je vous abjure, esprits impies… – mais sa gorge demeura obstinément sèche.

Un bourdonnement suraigu perça l’air et toutes les têtes se tournèrent vers la grande, d’où émergeait une nouvelle créature, un nain pourvu d’un crâne d’une taille disproportionnée. Elle se mit à courir dans leur direction et l’un des démons, poussant un cri qui tenait du claquement et du ululement, se mit à courir derrière elle. Pour quoi faire? Pour venir nous arracher l’âme du corps?

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