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Pas de désir, pas de souffrance

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Pas de désir, pas de souffrance

Bernard Werber, Demain les chats

Le temps passe et chaque joue je détruis un objet que j’espère précieux dans ma maison. J’aime le bruit aigu du verre lorsqu’il se brise sur le sol. J’aime celui du coton lorsqu’il gicle des coussins que je laboure de mes griffes. Les rideaux? Je les préfère avec des franges. Les robes et les manteaux de ma servante? Je les customise avec des trous. Les bas dans le bac de linge sale? J’aime bien les filer et en faire de grosses pelotes, Ensuite, j’y plante mes canines comme s’il s’agissait d’un fruit trop mûr. Je ne crois pas qu’il reste ici une seule plante verte intacte. Si elles ont une conscience, elles doivent me détester.

Mais mon entreprise de destruction systématique ne semble pas affecter ma servante. Nathalie (peut-être par pure provocation) me manifeste toutes sortes d’égards. J’ai droit à plus de nourriture, plus de caresses, plus de mots gentils, et les portes restent dorénavant toujours ouvertes,

Elle adore mon chaton orange qu’elle gratifie de soins, de baisers, de caresses. Il couine déjà lorsqu’elle le gratte sous le cou.

Depuis qu’Angelo a ouvert les yeux sur le monde, le septième jour, son comportement a changé. Non seulement il me mordille de plus en plus douloureusement les tétons (ses dents poussent) mais il court partout et me donne des coups de patte.

Vous trouvez normal, vous, qu’un chaton maltraite sa propre mère?

Et s’il ne frappait que moi! Il a aussi balafré le pauvre Félix. Moi qui ai toujours pensé que les vieux mâles devaient apprendre aux jeunes à chasser et à respecter leurs aînés, je crains que dans le cas d’Angelo ce ne soit compromis.
Ce gros fainéant de Félix n’assume pas ses responsabilités et ne fait que manger et dormir. En outre, Nathalie lui a fait goûter de l’« herbe à chat » et Félix en consomme sans modération. Je crois que, finalement, la drogue est le moyen le plus rapide pour contrôler les esprits simples comme celui de cet angora. Il en mange par touffes entières, il renifle, mâchonne, secoue la tête, et puis soudain il roule sur le dos et mime l’extase. Assurément, cela ne va pas l’aider à assumer ses responsabilités de père. Il m’en propose, mais il ne faut pas être bien intelligent pour se douter qu’une mère qui allaite n’a pas intérêt à prendre des produits hallucinogènes pour se douter qu’une mère qui allaite n’a pas intérêt à prendre des produits hallucinogènes.

J’attends d’aller un peu mieux pour tenter de reprendre contact avec Pythagore.

Un cri humain suivi d’une détonation retentit dans la rue. Je suis partagée entre la curiosité et mon devoir d’allaitement. Tant pis. Je me libère de mon unique progéniture. J’installe Angelo sur mon coussin afin qu’il reste imprégné de mon odeur, puis je grimpe à l’étage et sors sur le balcon.

Des humains vocifèrent dans la rue. Un humain en menace un autre avec une arme. Is se parlent vite. Deux coups de feu partent, l’un tombe et l’autre s’enfuit.

Le spectacle de la folie des humains me fascine tout autant que la télévision fascine Nathalie.

La flaque de sang qui s’échappe de celui à terre s’élargit. Je suis étonné qu’un corps contienne autant de liquide.

D’autres humains approchent bientôt en poussant des cris différents. Et puis une camionnette emporte le corps de celui qui est tombé et les gens se dispersent.

Étrangement, pour la première fois, je constante que la mort des humains ne m’affecte plus du tout. Avant je ressentais un petit picotement, une gêne, une contrariété quand l’un d’entre eux souffrait ou tombait, désormais cela m’est presque égal.

Suis-je devenue insensible?

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